Portrait de Travis Heath

Travis Heath – Ré-inviter l'esprit de la pratique

En septembre 2025, j’ai eu le bonheur d’assister à la Master Class (notons qu’il y préfère le mot « workshop ») donnée à Paris par Travis Heath, co-auteur de Reimagining Narrative Therapy Through Practice Stories and Autoethnography (1), à l'initiative de La Fabrique Narrative.

Durant ces trois jours, Travis a proposé de nous pencher sur l’« esprit de la pratique », ainsi que sur les idées de « moral character », de « merveillosité » (« wonderfulness ») et d’« outsight ». À travers les histoires de Ray, de Beverly, de Nicole et Johnny, et de Mahdi, il nous a montré quelles formes cela pouvait prendre dans sa propre pratique.

Ce faisant, il attire l’attention sur des démarches thérapeutiques visant à conformer les personnes à une norme sociétale, pour en faire des citoyens bien adaptés. Il souligne également comment certaines démarches, développées dans un contexte culturel donné, peuvent s’avérer complètement inadaptée dans d’autres et comment le « multicultural counseling », malgré de bonnes intentions, reste problématique et colonisant. Il s’attachera à proposer des pistes à explorer pour aborder les choses différemment.

Contexte d’une réflexion sur une thérapie narrative contemporaine

Jeune thérapeute, il s’est rapidement rendu compte que ce qu’on lui avait enseigné ne fonctionnait pas dans le contexte dans lequel il travaillait. Il arrive au constat qu’il faut inventer autre chose, une autre manière de faire. Une manière de travailler avec ce que l’on sent, de travailler avec le cœur.

Il entend parler de la thérapie narrative, qu’il essaie de mettre en pratique sur base de livres, puis croise la route de David Epston qui lui dira « Ne fait pas ce que je fais, adapte-le à ton contexte ». Ensemble, ils réfléchissent au risque que la thérapie narrative devienne une pratique figée, « manualisée ». Les cartes de Michael White n’étaient qu’une façon pour lui de communiquer sa propre façon de travailler, pas de donner un mode d'emploi de ce qu'il faudrait faire.

Dans le cadre d’une réflexion sur la thérapie narrative contemporaine, David Epston, Travis et d’autres praticiens cherchent à montrer la pratique en action : montrer différentes façons de se l’approprier afin que l'approche narrative reste une pratique vivante. Il s’agit de proposer des idées avec lesquelles jouer. Chacun est invité à trouver sa propre façon de faire, avec son propre style, autour d’un certain esprit de pratique, d’une intention commune.(2)

Explorer et s'approprier l’esprit de la pratique

Travis invite à questionner ce que serait l’esprit de l’approche narrative, et surtout ce que serait l’esprit de notre propre pratique : quelle est l’intention profonde qui la sous-tend, l’esprit dans lequel nous l’abordons, l’esprit qui nous anime pour accompagner. Un esprit d’impertinence, d’irrévérence, un esprit rebelle, un esprit d’aventure, un esprit curieux, un esprit d’imprévisible bienvenu… ?

Quelle forme cela prend-il dans nos séances ? Comment cela s’incarne-t-il dans nos accompagnements ? Que tentons-nous d’accomplir à travers ceux-ci ?

« Moral character », « outsight » et « merveillosité »

Peut-être l’esprit de l’approche narrative consiste-t-il à permettre aux personnes que nous accompagnons de devenir les témoins de leurs propres « merveillosités ». De pouvoir percevoir ces merveillosités comme de l’extérieur : de ressentir « Maintenant, je me vois » , « je le sens au plus profond de moi » que ces « merveillosités » ou ces forces qui se révèlent dans mes récits sont bien les miennes.

Devenir témoin de ses propres merveillosités et faire l’expérience de cela intensément et profondément est ce que Travis appelle un « outsight ». Un « outsight » plutôt qu’un « insight » qui serait une compréhension plus cognitive. L’insight aurait lieu dans la tête, alors que l’outsight a lieu dans le cœur.

Un autre mot que « merveillosité » est celui de « moral character ». Une expression dont le sens n’est pas immédiatement saisissable et que Travis préfère garder un peu indéterminée.

Cette expression renvoie à ce qui tient le plus à cœur à la personne, ce qui constitue les fondations de qui elle a envie d’être au plus profond d’elle-même, ce qui caractériserait le cœur de ce qu’elle a envie d’incarner. Ce qu’elle désirerait le plus que l’on sache d’elle. Cela pourrait s’apparenter à ce que l’on pourrait dire d’elle dans un éloge funèbre.

Peut-être notre rôle de praticien consiste-t-il à se faire les témoins du moral character de la personne, de créer un contexte où il peut émerger.

Commencer à partir de ce qui est

Dans sa pratique, Travis a pris l’habitude de commencer par interroger ce « moral character », la façon dont la personne donne sens à qui elle est, plutôt que de commencer par le problème. Cela permet de développer d’abord ce qui permet à la personne de faire face et de se sentir digne avant même d’avoir abordé le problème.

Cela peut consister à poser la question de manière directe : « je voudrais commencer par entendre parler de toi et des fondations de qui tu es, de ce qui est important pour toi » ou « si l’on pouvait voir au plus profond de ton âme, que verrait-on ? »

C’est aussi être attentif à tout ce que la personne amène, l’interroger sur un détail apparemment anodin : des écouteurs, un t-shirt neuf, un mot qui revient de manière récurrente. Et parfois le rap devient alors un enseignant qui permet à un philosophe de « cracher la vérité de son âme » (3), un festival ouvre un moment de répit dans la dépression, ou un nouvel éclairage d’épuisement vient teinter un supposé problème de communication.

Une personne ne vient jamais seule

Une personne ne vient jamais seule, elle est toujours accompagnée de toutes les personnes qui font partie de son monde et de son système : une sagesse ancestrale, une lignée de pensée, de façon de faire, de façon de dire, celles de sa communauté, de sa famille, de toutes les personnes qui l’ont influencée…

Travis suggère de se demander quelles sont les histoires présentes dans la pièce. Comment les inviter à s’exprimer, leur créer un espace.

Lorsqu’il sait qu’un grand-parent a joué un rôle important dans la vie de la personne : il interroge ce que dirait cette grand-mère ou ce grand-père. Travis va jusqu’à demander au client d’incarner ce grand-parent, de lui prêter sa voix, de parler en son nom. D’autres fois, il l’invite comme témoin extérieur.

Le tout est de se demander comment donner voix à cette sagesse ancestrale, à cette lignée de pensée, à ces personnes importantes. On ne vient jamais de nulle part. Et cela est vrai aussi pour le thérapeute : quelles sont les voix, les lignées de pensées qui l’accompagnent.

Laisser de la place aux moyens de guérir préférés

Un peu dans la même veine, Travis attire notre attention sur les écueils colonisant des thérapies. Le « multicultural counseling » consiste souvent à apprendre à des praticiens blancs comment s’adresser à des clients « non-blancs » et se résume généralement à se montrer empathique sans chercher à comprendre la spécificité de ce que vit la personne.

C’est une démarche qui ne s’intéresse pas aux différences et à la culture de l’autre et qui se contente d’apporter des solutions de « blanc ». Quand cela ne fonctionne pas, c’est que le client est résistant. Pour Travis, il n’y a pas de client résistant, il y a surtout des démarches thérapeutiques inadéquates.

Comme alternative à cette notion de « multicultural counseling », Travis propose de questionner la personne sur ce qu’elle vit, avec curiosité, avec l’envie de comprendre vraiment, même (et peut-être surtout !) quand son expérience diffère beaucoup de la nôtre.

Il propose de questionner les moyens préférés de guérir : créer un espace où les personnes peuvent parler de leurs propres façons de guérir, les interroger sur la vision de leur communauté, de leurs ancêtres sur la santé mentale, rappelant au passage que la santé de manière générale, et la santé mentale en particulier, est contextuelle. Être curieux de la réalité de la personne.

Une thérapie engagée

Travis défend une thérapie engagée politiquement et socialement. Il témoigne évidemment plus particulièrement des USA, context qu'il connait le mieux. Il témoigne du fait que le sujet du racisme ou de l’impact du capitalisme sur la vie des individus y est tu, évité, et surtout, n'est pas censé être abordé en thérapie. Si l’on n’adresse pas ces sujets en thérapie, où les adressera-t-on, se demande-t-il ? Si la thérapie ne peut pas toujours faire changer un système, elle peut à tout le moins changer la façon dont on y navigue.

Changer la relation aux problèmes, c’est aussi changer la façon dont chacun peut naviguer dans un système existant et cela peut vraiment faire une différence.

Notre responsabilité, conclut-il, réside dans la façon dont nous choisissons de naviguer dans un système donné. Ce qui lui donne de l’espoir, c’est précisément l’incertitude. Les choses peuvent évoluer de toutes sortes de façons différentes et souvent imprévisibles. Rien n’est joué d’avance.

(1) Réimaginer l’approche narrative, sous la coordination de D. Epston, T. Heath & T. Carlson, trad. P. Blanc-Sahnoun, Interéditions, 2024 (2022)

(2) Voir à ce propos :

  • Travis HEATH, Tom Stone CARLSON, David EPSTON (Dir.), Reimagining Narrative Therapy Through Practice Stories and Autoethnography, Routledge, 2022
  • David MARSTEN, David EPSTON, Laurie MARKHAM, Narrative Therapy in Wonderland: Connecting with Children's Imaginative Know-how, WW Norton & Co, 2024

(3) Travis HEATH, Paulo AROYO, « Spitting truth from my soul: a case story of rapping, probation, and the narrative practices”, Journal of Systemic Therapies, Vol.34, N°3, 2015, pp.77-90

Myriam Borbé - Hypnothérapeute et Praticienne Narrative spécialisée dans l’accompagnement des transitions de vie

Pour en savoir plus sur mon profil et mon parcours : À propos de Myriam Borbé.

Concernant la thérapie narrative, voir aussi : Approche narrative, hypnose ericksonienne et stratégie systémique.

Contact et Infos pratiques

Durée, tarif et paiement

Durée des consultations : 1h
Tarif : 60€

Possibilité de paiement par QR code ou par virement.

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Lieu de consultation

La Maison du Mieux-Être
Avenue A.J. Slegers 65
1200 Woluwé-Saint-Lambert
(Bruxelles)

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